The Art (prononcez dehors) | 2006 : Se confronter au public 1/4

Parmi les douze projets présentés en 2006 durant les quatre jours de l’événement The Art (prononcez dehors), chaque proposition engageait une rencontre particulière avec le public. Le spectateur a donc croisé non pas une conception de la danse contemporaine mais une pluralité de visions artistiques. C’est d’ailleurs peut-être précisément cette variété de points de vue qui caractérise le prisme (complexe) de la danse contemporaine. L’événement a ainsi permis, on l’espère, d’ouvrir non seulement le regard du spectateur sur la danse, mais de confronter également l’artiste à une multiplicité de regards possibles sur son œuvre. Durant les tables rondes organisées chaque soir, les chorégraphes ont pu réfléchir sur les enjeux et l’impact de leurs propositions.

The Art (prononcez dehors) | 2006

Les Radicaux de Julie Châteauvert | interprètes : Élodie Lombardo, Josianne Latreille, Geneviève Smith-Courtois, Séverine Lombardo, Lily Lapierre | Photo de Maurice Pressé

Une confrontation directe avec le public

La plupart des artistes impliqués ont constaté avoir abordé leur projet avec une certaine naïveté, avec l’idée que ce qu’ils offraient au public serait forcément regardé avec attention et reconnaissance. Or, dehors, le public n’est résolument pas le même qu’au théâtre où il a acheté un billet pour voir un spectacle et où il est tenu de respecter un code de conduite sous peine de se faire exclure. En effet, dehors, le public n’est pas venu pour voir de la danse, ce qui modifie en profondeur sa relation avec l’œuvre. Il n’est pas plongé dans l’anonymat d’une salle obscure et si la représentation ne lui plaît pas, il peut se lever et partir sans gêner personne. Ou presque… Car son geste peut toutefois contrarier l’artiste qui remet alors souvent aussitôt son travail en question. Dans ce contexte, la rencontre entre l’artiste et le public, et les conditions mêmes de cette rencontre, sont donc radicalement différentes.

Dominique Bouchard : Le concept de mon projet consistait à rencontrer le public à partir de l’identité du regard et de l’identité du danseur. Or le contexte du parc ajoutait un tel sens que le sens de mon propos s’effaçait, déviait. L’action même de danser dans un parc représente un acte absurde en soi : c’est décalé. Le simple fait de danser, surtout seul, devient confrontant. En groupe, ça fonctionne plus facilement car une distance se crée d’emblée.

Julie Châteauvert : Si certaines personnes étaient amusées par notre présence, d’autres en revanche étaient carrément mécontentes.

Lily Lapierre : Il y a ceux qui ne veulent pas déranger la danse et qui font attention à l’espace. Et il y en a d’autres qui estiment que c’est la danse qui dérange « leur » espace.

Amy Helmstetter : J’ai fait beaucoup de solos sur scène mais je ne me suis jamais sentie aussi seule que dehors. Au début, j’essayais d’expliquer mon projet aux gens. Malgré ça, ils se trouvaient confrontés face à mon solo car ils n’étaient pas venus pour. Alors j’ai fini par ne plus donner d’explication et j’ai dansé mon solo comme d’autres font leur tai-chi, c’est-à-dire pour moi-même et pour ceux qui veulent.

Marie Béland : Dans ma pièce, comme dans mon travail en général, j’ai des moments où on performe et des moments où on parle. D’habitude, en salle, quand les danseurs se mettent à parler, c’est à ce moment-là que la danse devient plus accessible. Or, dans le parc, dès que ça parle, les gens partent. L’effet était inversé car dès que les gens craignent qu’on les embarque dans notre numéro, ils fuient, de peur de devenir le centre d’intérêt.

Sébastien Talbot (un bénévole) : Dans leur réaction, les gens ont souvent reconstitué naturellement l’espace scène/public conventionnel. Ils ont reconstruit l’espace théâtral. Comme un théâtre en plein air.

Synthèse mise en forme par Katya Montaignac, 11/09/2006

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The Art | Nourrir ou détruire le mythe de la danse contemporaine ? 2/4

Pendant l’événement The Art (prononcez dehors), la rencontre artiste/public s’est teintée de malentendus ou d’une certaine méfiance non seulement vis-à-vis de l’art contemporain – la danse contemporaine est à ce titre souvent considérée comme « spéciale » –, mais également liée au contexte extérieur qui invite généralement l’individu à se méfier de l’inconnu. Cette méfiance de la part du spectateur est peut-être également liée au lieu : en effet, le Carré St-Louis est particulièrement connu pour ses marginaux (itinérants, junkies…). Les promeneurs ont aussi l’habitude d’y croiser des musiciens ou amuseurs public faire divers numéros et demander l’aumône, surtout dans la rue Prince-Arthur. Enfin, ils ont l’habitude d’être sollicités – surtout à la rentrée de septembre – par des groupes d’étudiants. Beaucoup de spectateurs nous ont ainsi demandé s’il s’agissait d’étudiants en danse (le logo du Département de danse sur le programme ajoutait sans doute à la confusion).

Frédérick Gravel : En organisant un événement dehors pour un public non convié, est-ce qu’on entretient le mythe de la danse contemporaine ou en sortant on le détruit ?

Marie Béland : L’espace extérieur désacralise l’œuvre. Il y a tellement d’impondérables qu’on lâche prise en tant que chorégraphe : la présence d’une chaise roulante, d’un clochard, ou encore d’une fontaine ou d’un simple banc s’immisce dans l’espace de la représentation. La valeur de l’œuvre se modifie. Ça change complètement mon lien avec mon travail.

Stéphanie Bernard : Dans la rue Prince-Arthur, les gens ont l’habitude de voir des quêteux ou des musiciens qui passent le chapeau. De peur qu’on fasse nous aussi tourner le chapeau, ils partaient souvent tous juste avant la fin de la représentation.

Emmalie Ruest (bénévole) : si l’événement avait été plus repérable, il aurait permis aux spectateurs d’avoir un autre regard, moins méfiant. Ils ne savaient pas vraiment ce qu’il se passait.

Marie Béland : La question de savoir à quel point prévenir ou non les gens est importante.

Stéphanie Bernard : Les Montréalais sont habitués au format festival avec pancarte, horaire, organisation, etc. Cependant, là, nous n’étions pas aussi formatés, ce qui a permis de leur montrer que la danse, c’est bien quelque chose de « spécial » qui ne correspond pas aux formats traditionnels.

Raymond : un solo pour n interprètes de Katya Montaignac, Photo : Maurice Pressé

Raymond : un solo pour n interprètes de Katya Montaignac | Photo : Maurice Pressé | interprète : Antonia Mappin-Kasirer

Nathalie Dumont : En tant que non-danseuse pour le projet de Katya, je n’ai aucune expérience de scène. Cependant, j’ai trouvé que l’interaction avec les gens était très intense, surtout dans la rue. En revanche, dans le parc, il y avait deux types de « clientèle » : ceux qui sont venus pour l’événement et ceux qui se promènent (le public potentiel) ; mais il y avait également ceux qui n’en ont rien à faire. J’avais l’impression d’aller convertir des indigènes. J’étais très sceptique car je trouvais ce projet ambitieux et complètement fou. Mais j’ai été également agréablement surprise.

Julie Châteauvert : Moi, j’adore l’ambiguïté ! Me fondre dans le décor naturel sans que les gens ne sachent forcément ce qu’il se passe. À ce titre, la pancarte me gênait. Quand mes interprètes étaient réparties sur des bancs, personne ne pouvait se masser pour regarder. L’espace de jeu nous englobait et les gens en faisaient partie. Ils sont donc inclus dans la mise en scène.

Isabelle : La meilleure façon de démystifier l’image « fuckée » de la danse, c’est quand l’artiste va parler aux gens. Il devient alors tout d’un coup quelqu’un qui explique sa démarche. Ça crée une ouverture. C’est de l’éducation populaire. Et le public se rend compte que les danseurs sont des gens comme tout le monde.

Synthèse mise en forme par Katya Montaignac, 11/09/2006

The Art | Rendre la danse accessible (et donc séduisante ?) 3/4

On peut s’interroger sur les objectifs et enjeux de l’événement The Art (prononcez dehors): cherche-t-on à convertir le grand public à la danse contemporaine ? Cherche-t-on à « séduire » le badaud afin de lui donner le goût d’aller au théâtre ? Ce public ne va pas forcément au théâtre parce qu’il n’en aurait pas les moyens, mais tout simplement parce qu’il ne se sent pas concerné par un spectacle de danse. En revanche, il peut dépenser aisément 15$ pour aller au cinéma, dans un bar ou encore 25$ pour un concert ou un spectacle d’humour…

Frédérick Gravel : Ce n’est pas la même chose de faire un show dehors ou devant des gens qui sont venus au théâtre pour ça. Dans ce cas, ils sont « captifs ». Alors que dehors, ils ne sont pas venus au parc pour voir de la danse.

GravelWorks de Frédérick Gravel | interprètes : Francis Ducharme, Hugo Gravel, Stéphane Boucher et Frédérick Gravel | Photo : Katya Montaignac

GravelWorks de Frédérick Gravel | interprètes : Francis Ducharme, Hugo Gravel, Stéphane Boucher et Frédérick Gravel | Photo : Katya Montaignac

Marie Béland : Dehors, le public ne ment pas : quand c’est plate, il s’en va ! Pour mon projet, j’ai remarqué que c’était toujours au même moment ! On peut se demander jusqu’à quel point une entreprise de séduction comme la notre doit répondre à la formule du tout-inclus afin de satisfaire le confort du spectateur. Ma pièce a été conçue dehors. On avait envie de séduire, mais jusqu’à quel point ? On a envie que la danse soit moins hermétique, certes. Mais est-on capable d’aller tasser les affaires qui ne marchent pas ? À force de modifier la pièce en fonction des réactions du public, est-ce que je ne passe pas à côté des choses que je voulais faire ?

Frédérick Gravel : Est-ce qu’une bonne œuvre de danse n’est pas nécessairement séduisante ?

Marie Béland : Peut-on faire une bonne œuvre sans forcément séduire ?

Johanna Bienaise : On veut rendre la danse plus accessible mais pourtant quand c’est plate, le public peut partir. Comment le sensibiliser à des choses plates ?

Séverine Lombardo : Le fait de ne rien faire fait parfois partir les gens. Or, le projet de Julie comporte des moments d’immobilité. Je me suis posé beaucoup de questions à ce sujet. Pourquoi ai-je envie que les gens s’arrêtent ? Pourquoi est-ce que je veux absolument capter leur attention ? Ces interrogations se posent davantage au niveau de l’interprète que du chorégraphe. Julie, elle, adorait que les gens ne s’arrêtent pas !

Élodie Lombardo : On a l’habitude d’être tributaire du regard du public. En salle comme en théâtre de rue, le temps mort signifie que tu perds de l’argent.

Irène Galesso : Pour rendre accessible la danse, rien de tel que de retourner dans la rue, comme des troubadours. L’événement The Art (prononcez dehors) m’a fait penser aux HOPs réalisés l’an dernier lors du Congrès de recherche en danse organisé par le CORD (novembre 2005). Nous avions dansé dehors sous la neige. Sans provoquer, la danse attire. L’expérience est d’autant plus stimulante pour les spectateurs que pour les danseurs.

Stéphanie Bernard : Avec mon projet, j’ai opté pour l’idée d’un compromis en m’inspirant des gens qui sont dehors dans un parc. J’avais le goût de faire une pièce positive et agréable. Or, après avoir vu ma pièce, les gens ne me parlaient pas de l’œuvre mais de danse. Je n’ai rien fait de profond mais ça a ouvert une porte et on a parlé de « la » danse.

Synthèse mise en forme par Katya Montaignac, 11/09/2006

The Art | Les enjeux de la danse « in situ »… 4/4

Avec l’événement The Art (prononcez dehors), on peut s’interroger sur l’engagement de l’artiste face à son art et face au grand public. Tout d’abord, la danse « in situ » répond-t-elle davantage à une opération de sensibilisation qu’à une démarche artistique ? À une promotion de la danse contemporaine qu’à d’une véritable réflexion sur le médium et sur son impact public ? Enfin, est-ce le rôle des artistes d’aller vers le public ?

Se positionner en tant qu’artiste

Marie Béland : Notre but au départ consistait à aller à la rencontre des gens pour leur présenter de la danse contemporaine, d’ouvrir cette discipline et de provoquer la rencontre. L’idée était aussi de se positionner en tant qu’artiste.

Maya Ostrofsky : Dans ce parc, j’avais peur de donner une mauvaise image de la danse contemporaine, c’est-à-dire l’idée du « n’importe quoi ». Je me sentais responsable.

Frédérick Gravel : En tant que chorégraphe, est-ce qu’on veut séduire, provoquer ou laisser les gens indifférents ? Proposer quelque chose de lisible, ça nous aide. Sinon, comment communiquer ? Les propositions claires fonctionnent à ce titre. Peut-on être plus clair en tant que chorégraphe ? Ou faut-il se dire que anyway ça va être pris différemment en fonction des gens ?

La « job » du spectateur

Dominique Bouchard : On prend parfois les spectateurs pour des ignares. Ils disent des choses évidentes, mais pertinentes, dans leurs mots à eux. Même quand je pensais ma proposition ratée, le public me faisait découvrir quelque chose que je n’avais pas remarqué. On peut faire un peu plus confiance au public. Ses feed back sont très positifs et très intéressants.

Espace Vert de Marie Béland, photo Maurice Pressé

Espace Vert de Marie Béland | interprètes : Vincent Morelle et Marilyne St-Sauveur | photo Maurice Pressé

Frédérick Gravel : La clarté n’est pas un dogme, ni une fonction. Katya et Marie ont proposé deux réponses différentes à la clarté. Pour Marie, tout est vert. Ce n’est pas ça qui fait le show mais c’est clair. Pour Katya, c’est voulu que ce ne soit pas clair : que les interprètes ne soient pas identifiés en tant que tels, qu’ils se confondent parmi les promeneurs du parc ou les passants de la rue. Le projet de Dominique se déroule sans musique : son espace se crée au niveau du regard. Elle ne cherche pas l’attroupement : c’est le spectateur qui fait la job. La 2e Porte à Gauche n’a pas pour but de développer le public mais d’inviter les artistes à (re)penser leur rapport au public. Cette question des objectifs est importante. On ne fait pas de la sensibilisation de public. C’est nous qui nous sensibilisons. Notre objectif n’est pas forcément de « convertir » les gens à aller au théâtre. En théâtre, on a l’illusion qu’on est capable de diriger le regard du spectateur. Dehors, on ne contrôle rien. C’est le défi de cet événement : prendre conscience que toutes les conditions de représentation changent. Quand est-ce que l’on fait des ruptures ? Aucune valeur de temps n’existe car ce n’est jamais le même début, ni la même fin pour chaque passant.

Laisser des traces dans le corps du passant

Élodie Lombardo : Notre objectif est-il de retrouver une scène théâtrale dehors ou de s’infiltrer dans la vie quotidienne ?

Kiss d'Andrew Tay et Sasha Kleinplatz | Photo : Katya Montaignac

Kiss d’Andrew Tay et Sasha Kleinplatz | Photo : Katya Montaignac

Sasha Kleinplatz : Le contexte est complètement différent dans la rue et dans le parc. Pour notre projet Kiss, c’était plus romantique devant la fontaine !

Dominique Bouchard : Le projet pouvait se confondre dans l’aspect physique du lieu. Pour apprécier une représentation, doit-on nécessairement immobiliser le spectateur ? Le Carré St-Louis était modifié par notre présence : ça laisse des traces dans le corps du passant.

Synthèse mise en forme par Katya Montaignac, 11/09/2006