Nouvelles réalités de la diffusion 3/3 : le créateur…

En préparation à un atelier de RIDEAU sur les nouvelles réalités de la diffusion artistique aujourd’hui, Frédérick Gravel et Katya Montaignac ont répondu aux questions de Caroline Lavoie à partir de l’expérience de La 2e Porte à Gauche.

LES MULTIPLICITÉS DE LA DIFFUSION : NOUVELLES RÉALITÉS…

Chapitre 3 : Le rôle de l’artiste, du médiateur au commissaire

Projet Vitrines (2005) | La 2e Porte à Gauche en collaboration avec le magasin Simons de Montréal | Cédrit photo : Caroline Bergeron | Sur la photo : Karine Cloutier

Projet Vitrines (2005) | La 2e Porte à Gauche en collaboration avec le magasin Simons de Montréal | Crédit photo : Caroline Bergeron | Sur la photo : Karine Cloutier

Caroline Lavoie : Vous travaillez avec des diffuseurs qui vendent, entre autres, des billets, même si vos spectacles sont présentés hors de leur salle. Que vous disent les diffuseurs du public que vous attirez ?

Katya Montaignac : Parmi les gens qui viennent nous voir, il y a un public conquis qui nous suit. Mais, ce n’est pas nécessairement un public de danse contemporaine, il y a aussi du grand public, notamment un public qui était réfractaire à la danse contemporaine et qui, là, découvre « autre chose ». Certains spectateurs nous suivent depuis qu’ils nous ont rencontrés par hasard dans les vitrines de la Maison Simons, rue Ste-Catherine ou dans THE ART (prononcez dehors) au Carré St-Louis. On a un public qui nous suit d’événement en événement. On attire un public très varié, de tous âges. Je ne peux pas dire qu’il ne s’agit que de jeunes trentenaires, car il y a aussi des gens de 40-50-60 ans. On se retrouve avec toutes sortes de monde… De tous âges… Du grand public.

Frédérick Gravel : Il y a aussi des gens qui fréquentent davantage la danse et qui font partie du public de la danse. Ceux-là vont voir les enjeux, la recherche formelle… Ça peut donc rejoindre les deux publics.

C.L. : Peux-tu nous parler des spectacles que vous avez donnés en dehors des grands centres?

Katya Montaignac : Jusqu’à présent, tout a été présenté à Montréal, sauf Le pARTy, qu’on a fait à Québec avec le Cercle en 2014 et le Bal Moderne qui a été présenté en région (Gaspé, Rimouski, Sherbrooke, Ottawa, Québec…) dans différents événements et  festivals, notamment au Festival country de St-Tite !

Bal Moderne au Festival Western Ste-Tite (2011) | Chorégraphes : Andrew Turner, Marie Béland, Cie Sylvain Émard, Katie Ward, Les Soeurs Schmutt, Geneviève Gagné et Emily Honneger | Animé par Guillaume Girard et DJ Nans

Bien qu’on ait présenté 4quART à Paris, nos productions sont trop lourdes pour la tournée : ça demanderait de déplacer beaucoup de monde. Par exemple : Danse à 10 compte 11 danseurs (dont la machine de Chaleur Humaine), THE ART (prononcez dehors) réunit 12 chorégraphes et une trentaine de danseurs et Le pARTy a déjà rassemblé 75 danseurs juste pour une soirée ! On a organisé le pARTy à Québec avec le Cercle en décembre 2014 en collaboration avec des artistes locaux. Nous ne sommes pas une compagnie qui se destine à la tournée. Nous sommes avant tout un laboratoire. Cependant, il arrive souvent que certains chorégraphes, après avoir créé leur œuvre à La 2e Porte, décident de tourner leur pièce. Nous jouons un rôle local d’émulateur.

Pour Rendez-vous à l’hôtel, les Hôtels Germain, nous offrent de reprendre le spectacle dans les hôtels qu’ils ont à travers le pays, mais là, les diffuseurs reculent… Bien qu’ils économisent le coût de salle, il faut, en contre partie, arrimer notre calendrier à l’achalandage de l’hôtel…

C.L. : Pour vous la médiation artistique est importante ?

Katya Montaignac : On organise des rencontres quasiment après tous nos spectacles. Par exemple, en appartement, l’événement était systématiquement suivi d’une discussion. Avec THE ART (prononcez dehors) à l’Esplanade de la Place des arts, l’événement était systématiquement ponctué par une table ronde, chaque jour à 18h ouverte au public. Avec Rendez-vous à l’hôtel, les gens sont divisés en 4 groupes et il y avait un guide et posait des questions aux spectateurs et il y avait une chambre où les spectateurs étaient invités à écrire leurs commentaires… La discussion avec le public fait partie de chaque projet. Notre moteur, c’est la relation avec le public. (cf. Le fantasme de la participation du public in JEU #147, 2013)

C.L. : Voyez-vous votre rôle comme celui d’un commissaire en danse ?

Katya Montaignac : On joue inévitablement un rôle de commissaire, puisqu’on choisit plusieurs chorégraphes au sein d’un projet artistique. Pour le diffuseur c’est une belle façon de découvrir le travail de nouveaux chorégraphes qu’ils pourraient par la suite décider de programmer. Quant au public, c’est une soirée où il découvre différentes couleurs et styles chorégraphiques. Le public, comme le diffuseur, découvre une variété de chorégraphes émergents et de langages chorégraphiques.

Le pARTy (2013) : 20 chorégraphes dans une discothèque | Une production de La 2e Porte à Gauche présentée en partenariat avec La Tribu, le OFFTA et le FTA | Crédit photo : Mathieu Doyon | Sur la photo : une chorégraphie de Raphaëlle Perreault

C.L. : Comment rêver l’avenir de la diffusion ?

Katya Montaignac : Un lieu de diffusion est avant tout un espace de création. Le diffuseur gagnerait à faire de l’artiste un partenaire de développement en pensant au-delà du « spectacle », à travers des ateliers par exemple. S’associer à un artiste sur 2 ou 3 ans, ou ne serait-ce qu’avoir un artiste « à l’honneur » chaque année, permettrait de l’impliquer à différents niveaux : en animant des rencontres avec le public, en offrant une carte blanche, à travers des projets de médiation dans la communauté, voire même jouer un rôle de commissaire auprès du diffuseur. Plutôt que de considérer le lieu de diffusion comme un paquet de troubles, le voir avant tout comme un vecteur de création permet de déplacer ses contraintes en véritables paramètres de jeu.

Lire aussi : Chapitre 1 : Le diffuseur comme complice artistique
et Chapitre 2 : Impliquer le public

Nouvelles réalités de la diffusion 2/3 : le spectateur…

En préparation à un atelier de RIDEAU sur les nouvelles réalités de la diffusion artistique, Frédérick Gravel et Katya Montaignac ont répondu aux questions de Caroline Lavoie à partir de l’expérience de La 2e Porte à Gauche.

LES MULTIPLICITÉS DE LA DIFFUSION : NOUVELLES RÉALITÉS…

Chapitre 2 : Impliquer le public

Caroline Lavoie : Pour votre projet Danse à dix, vous avez choisi de présenter les chorégraphies dans un bar de danseuses nues. Pourquoi ce choix ? Quelle était l’exploration que vous vouliez faire ?

Frédérick Gravel : Il y a de la nudité dans la danse contemporaine et les réactions sont diverses face à ce phénomène. Mais dans l’idée d’un corps nu qui danse, il y a aussi l’idée de la marchandisation du corps… Consommer de l’art et consommer le danseur… L’artiste se posait la question : « Est-ce que notre but est de séduire le public ? » 

Katya Montaignac : On posait la question aussi bien aux chorégraphes qu’au public – et on pourrait poser la question aux diffuseurs : à quel projet de corps aspirez-vous ?

Dans Danse à 10, le public pouvait « s’acheter » un danseur pour $10. Il allait alors dans un isoloir pour assister à un solo rien que pour lui.

Ce que les spectateurs voyaient d’abord, c’était un éventail de langages chorégraphiques et de couleurs artistiques puisqu’ils voyaient différentes chorégraphies créées par divers créateurs. Après, le spectateur faisait ses choix…

On a aussi réfléchi aux différences qu’il peut y avoir entre le fait de regarder un spectacle de façon anonyme parmi la foule ou de le voir seul à seul, où là, on n’est plus anonyme.

C.L. : Comment réagit le public à vos propositions et à vos événements?

Katya Montaignac : Le public est particulièrement enchanté de vivre des expériences  inédites dans divers lieux hors des salles conventionnelles. Au-delà d’assister à un spectacle de « danse contemporaine », il s’agit pour le public de participer à un véritable « événement ».

7 1/2 à part. (2008) | Crédit Photo : Élaine Phaneuf

Le public mis à table dans 7 1/2 à part. (2008) | Spectacle de danse en appartement produit par La 2e Porte à Gauche et présenté dans le cadre de l’événement Pas de danse, pas de vie! organisé par le Regroupement québécois de la danse. | Six chorégraphes avaient partagé cette « colocation » artistique : Emmanuel Jouthe, Les soeurs Schmutt, Erin Flynn, Julie Châteauvert, Marie Béland et Léna Massiani, avec les interprètes Dany Desjardins, Anne Thériault, Zoey Gauld, Magali Stoll, Monique Romeiko, Johanna Bienaise, Erin Flynn, Dominique Bolduc, Eve Lalonde, Katya Montaignac, Irène Galesso, Geneviève Smith-Courtois, Indiana Escach et Frédéric Gagnon. Sur cette photo, on reconnait Julie Deschênes, Caroline Gravel, Martin Faucher et Lucie Bazzo parmi les spectateurs de la soirée | Crédit photo : Élaine Phaneuf

C.L. : Est-ce que, d’après vous, les spectacles de La 2e Porte à Gauche contribuent à développer un public pour la danse contemporaine ?

Frédérick Gravel : Nos présentations « hors les murs » ont contribué à nous faire connaître au début, car on était moins connus. Notre désir était de présenter nos œuvres au public et donc de faire en sorte que le public voit de la danse contemporaine. Si le public vit une expérience intéressante, il peut développer son goût pour la danse contemporaine.

Nos événements lui permettent de recevoir autrement une œuvre. Ils sont plus près, ils sont inclus dans la proposition, c’est souvent plus immersif. Pour eux, c’est souvent une révélation. Il y a des gens qui ne fréquentent pas la danse contemporaine et tout d’un coup, ils la voient dans un contexte inhabituel et la voient autrement et moins lointaine.

C.L. : Crois-tu que votre public vous suivrait si vous présentiez des événements dans des salles « conventionnelles » ?

Katya Montaignac : Il nous est arrivé de créer des spectacles en salle. À commencer par le Blind Date créé en 2007 à la Cinquième Salle pour la Nuit Blanche : le spectacle a fait salle comble toute la nuit. Nous avons construit le spectacle sous forme de petits tableaux dans l’idée que les spectateurs entreraient et sortiraient librement pour regarder 10 min puis partir voir autre chose dans la Nuit Blanche. Finalement, les spectateurs sont resté en moyenne 1 heure, car ils voulaient voir l’ensemble des tableaux, suscitant une file d’attente vertigineuse dans les couloirs de la Place des arts !

Nous rêvons de reprendre ce spectacle qui se passait à la fois sur scène et hors scène. On rassemblait à la fois le public à l’intérieur de la salle et complice du spectacle, et un public « passant » qui nous rencontrait hors de la salle : cette stratégie artistique suscitait la curiosité des passants qui voulaient tous entrer dans la salle voir ce qui s’y déroulait.

4quART (2011) | Une coproduction de La 2e Porte à Gauche et de Danse-Cité réunissant les chorégraphes : Marie Béland, Frédérick Gravel, Alain Francoeur et Catherine Tardif | Crédit photo : Frédéric Chais

Repenser les codes de la représentation : 4quART (2011) | Une coproduction de La 2e Porte à Gauche et de Danse-Cité présentée au Monument National et réunissant les chorégraphes : Marie Béland, Frédérick Gravel, Alain Francoeur et Catherine Tardif | Sur la photo : Sophie Corriveau et Manuel Roque | Crédit photo : Frédéric Chais

Nous développons différentes stratégies pour rendre le public complice (et consentant !) de nos expériences. Il agit à titre de collaborateur artistique. Dans tous nos spectacles, le public participe à l’œuvre autant que les danseurs.

Lire aussi : Chapitre 1 : Le diffuseur comme complice artistique…
À suivre : Chapitre 3 : Le rôle de l’artiste, entre médiateur et commissaire…

Nouvelles réalités de la diffusion 1/3 : le diffuseur…

En préparation à un atelier de RIDEAU sur les nouvelles réalités de la diffusion artistique, Frédérick Gravel et Katya Montaignac ont répondu aux questions de Caroline Lavoie à partir de l’expérience de La 2e Porte à Gauche.

LES MULTIPLICITÉS DE LA DIFFUSION : NOUVELLES RÉALITÉS…

Chapitre 1 : Diffuser autrement…

Caroline Lavoie : À La 2e Porte à Gauche, vous avez beaucoup diffusé vos spectacles hors les lieux de diffusion « conventionnels ». Pourquoi ?

Frédérick Gravel : En fait, ce n’est pas venu d’un désir de ne pas jouer dans les lieux de diffusion officiels, c’est dû au fait que nous, à La 2e Porte à Gauche, on questionne l’espace de représentation. On savait, dès le départ, qu’on voulait créer des œuvres qui nous permettraient d’explorer des façons de faire, différentes de ce qu’on ferait normalement.

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Les chorégraphes Frédérick Gravel et Emmanuel Jouthe dans le bain du 9 1/2 à partager de La 2e Porte à Gauche diffusé par Tangente en 2009 | Photo : Elaine Phaneuf

On ne s’est pas dit : « On ne veut pas jouer dans les lieux de diffusions officiels », c’est plutôt parti de notre questionnement sur « Comment rencontrer le public au-delà de la salle de spectacle ? » On avait envie d’ouvrir de nouveaux espaces de représentation et de diffusion.

Ces modes de diffusion «hors les murs des salles conventionnelles» nous forcent à sortir de nos modes de création habituels. Ils nous poussent à repenser la relation au spectateur dans la création chorégraphique.

C.L. : Est-ce qu’on peut donc dire que votre « façon » de présenter vos spectacles au public, est en lien avec votre mandat artistique ?

Frédérick Gravel : En fait, on peut dire que le fait de présenter hors les murs fait partie des « conséquences » de notre mandat, c’est-à-dire que c’est à cause des explorations qu’on voulait faire qu’on a, entre autres, dansé sur des coins de rue ou ailleurs. Nous avons envie de « jouer » avec les codes de la représentation, de présenter nos œuvres dans différents lieux, d’amener la danse ailleurs. En fait, on a le désir d’amener la danse vers les gens, de l’amener dans les vitrines, ou dehors sur les coins de rue, dans les parcs…

Pour nous, oui, il y a l’idée de présenter la pièce dans des lieux inusités, mais il y a surtout l’idée d’explorer, d’expérimenter les diverses façons de jouer, de danser dans un contexte autre que la salle de spectacle. Car les chorégraphes et les interprètes doivent « penser » la création en fonction du lieu et de la manière dont pourrait être vue l’œuvre par le public. On explore ainsi également de quelle façon les spectateurs observent et reçoivent l’œuvre chorégraphique lorsqu’elle est présentée en dehors du cadre officiel de la représentation.

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L’équipe de La 2e Porte à Gauche en 2008 sur l’esplanade de la Place des Arts pour l’événement The Art (prononcez dehors) : Frédérick Gravel, Amélie Bédard-Gagnon, Katya Montaignac, Marie Béland et Johanna Bienaise | Photo : Anne Massot

C.L. : Au début, lorsque vous avez présenté vos événements hors les lieux de diffusions spécialisés en danse, avez-vous senti des tensions avec les diffuseurs ?

Katya Montaignac : Au contraire, ils ont assisté à nos événements et sont venus nous chercher pour qu’on travaille ensemble. Après avoir créé The Art (prononcez dehors) en 2006 au Carré St-Louis, on a reçu l’année suivante une commande de Paul-André Fortier qui était en résidence à la Cinquième salle de la PDA puis une collaboration avec la Place des Arts, en 2008, pour reprendre l’événement sur l’esplanade. Même chose pour le Bal Moderne : on a d’abord loué une salle et on s’est auto-produit une première fois. Les diffuseurs nous ont ensuite passé des commandes.

C.L. : Vous collaborez donc avec les diffuseurs ?

Frédérick Gravel : C’est clair qu’au début, nous avions le désir de présenter nos œuvres devant le public et de ne pas attendre que les diffuseurs nous choisissent et nous programment dans leurs lieux. Alors, on créait des occasions de rencontrer le public. Maintenant, on est davantage en lien avec des diffuseurs, on diffuse nos spectacles en collaboration avec eux. On est dans leur brochure et ils vendent les billets.

Katya Montaignac : Bien que nos jauges soient plus petites pour nos projets in situ qu’une salle de théâtre traditionnelle, on la remplit et on joue parfois plus de fois. De plus, le diffuseur économise sur les frais de salle. Enfin, le public qui assiste à nos événements représente de nouveaux publics potentiels pour le diffuseur.

Frédérick Gravel : Nous ne nous sommes jamais vu comme un diffuseur, on est plutôt des idéateurs de projets… On vend la majorité de nos événements à cachet. On ne veut pas être « diffuseur ».

Katya Montaignac : On travaille en complicité étroite avec les diffuseurs spécialisés en danse ou non. En tant que diffuseur, l’Agora nous a non seulement épaulé pour « dealer » avec un bar de danseuses nues et a signé directement une entente avec. L’Agora a également agi comme entremetteur pour notre création avec l’Hôtel Le Germain de Montréal. Pour nous, le diffuseur devient un véritable complice artistique.

À suivre : Chapitre 2 : Impliquer le public