PLUTON | opus #6 : On n’apprend pas au vieux singe à faire la grimace

Paul-André Fortier | Pluton - acte 2 | La 2e Porte à Gauche | Une production de Danse-Cité | Coproduction : #FTA2016 Fortier Danse création et Mayday | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Paul-André Fortier | Pluton de La 2e Porte à Gauche | Une production de Danse-Cité | Coproduction : #FTA2016 Fortier Danse création et Mayday | Photo : Claudia Chan Tak

Janvier 2012…
L’enjeu des collisions artistiques provoquées par le projet Pluton invite chacun à sortir de sa zone de confort…

Imaginer Paul-André Fortier sur scène, avec des lunettes noires et une bouteille de bière à la main, interpréter le Faune version Gravel…

Au début, je craignais que les danseurs seniors se sentent déboussolés de travailler avec de plus jeunes créateurs, mais dès l’une des premières rencontres du projet, j’ai compris que les chorégraphes auraient du fil à retordre :

« On n’apprend pas au vieux singe à faire la grimace »
(nous confie rapidement Paul-André Fortier dès le début du processus de création…)

Mardi 24 novembre 2015
Paul-André et Fred s’apprivoisent. Chacun contamine l’autre par sa présence. Les deux se suivent. À l’écoute l’un de l’autre, ils improvisent en duo, même si, au final, ce sera un solo. This duet that we didn’t do yet…

Quand Paul-André reprend le parcours seul, l’ombre de Fred plane sous ses gestes…

Frédérick Gravel et Paul-André Fortier en improvisation | répétition pour Pluton | Photo : Claudia Chan Tak

Frédérick Gravel et Paul-André Fortier en improvisation | Photo : Claudia Chan Tak

Jeudi 3 mars 2016
C’est fascinant de voir Paul-André danser du Gravel. Cet état « informel » qui contraste avec une certaine formalité dans laquelle on s’attendrait à le voir est à la fois surprenant et troublant à découvrir dans son corps.

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Paul-André Fortier en répétition avec Frédérick Gravel | Photo : Claudia Chan Tak

Les regards de Paul-André sont importants. Ça pourrait durer davantage (car ce moment crée une rupture). Un espace « hors-temps ». Tout d’un coup, on est face à lui. Tout d’un coup, Paul-André fait face au public. C’est à la fois tout simple et très fort.

Jeudi 31 mars 2016
Au début de chaque répétition, Fred et Paul-André se content des anecdotes de tournées et certaines rencontres weird dans le milieu de la diffusion en danse. Tomas Furey est venu les voir hier. La musique avance.

Notes de Gravel à Fortier :
Ne pas finir le mouvement
Cacher la face en général
Prendre vraiment le temps

Paul-André : « C’est naturel chez toi, pour moi, c’est du chinois »…

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Paul-André Fortier en répétition pour Pluton | Photo : Claudia Chan Tak

Alors que Fred travaille sur l’informel, il y a quelque chose d’éminemment solennel chez Paul-André. Son regard concentré semble sévère. Fred l’appelle le « patriarche ». Peu à peu, dans le solo, le regard s’adoucit et le sourire apparaît. Moment de grâce.

Notes sur le processus de création, par Katya M.

« j’oublie parfois que c’est Fortier que je regarde parce que je ne reconnais pas sa posture habituelle. Je ne reconnais pas tout à fait la chorégraphie de Gravel non plus, qui se fait ici beaucoup plus doux et subtil. C’est la beauté de ce projet. » (Sylvain Verstricht, Local Gestures)

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Paul-André Fortier en répétition pour Pluton | Photo : Claudia Chan Tak

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Lac à l’épaule : souvenirs… | 2011

En novembre 2011, l’équipe de La 2e Porte à Gauche entreprenait son premier Lac à l’Épaule… Extraits du PV…

EXPÉRIENCE : Frédérick Gravel, fondateur de La 2e Porte à Gauche | Photo : Benoît Dhennin (2011)

EXPÉRIENCE : Frédérick Gravel, fondateur de La 2e Porte à Gauche | Photo : Benoît Dhennin (2011)

1. Philosophie de l’organisme

Nous sommes davantage intéressés par la recherche et l’exploration, par l’expérience, que par la production de spectacles dans des formes classiques, ou comme aboutissements ultimes.

Nous sommes un labo de recherche, nous y invitons des artistes à partager nos champs de recherche.

2. Mandat

– Faire des collaborations de création.
– Offrir un terreau propice à l’épanouissement artistique des membres.
– Travailler sur le développement artistique.
– Chercher beaucoup et partager cette recherche à travers des spectacles, des articles, des ateliers.

Marie Béland, cofondatrice de La 2e Porte à Gauche

INCUBATEUR : Marie Béland, cofondatrice de La 2e Porte à Gauche | Photo : Benoît Dhennin (2011)

3. Image et notoriété : La 2e Porte à Gauche est perçue comme…

Incubateur, générateur, cellule, plateforme, inducteur, stimulateur, vibromasseur du milieu, incitateur, agitateur,  regroupement d’idéateurs et de concepteurs, fédérateur.

METTRE en action la pensée et la réflexion. Faire avancer la réflexion. Propulsion.

Espace de dialogue et de réflexion entre le public et les artistes.

Quand on invite les gens dans nos projets, on les invite à rentrer, en quelque sorte, dans notre « école ».

4. Vues de l’intérieur et aspirations…

CARREFOUR : Katya Montaignac | Photo : Benoît Dhennin

CARREFOUR : Katya Montaignac | Photo : Benoît Dhennin (2011)

Katya Montaignac : La 2e Porte est un carrefour. Aller chercher les nouveaux membres, les avoir accueillis. Avoir de nouvelles visions.

Catherine Gaudet : Réfléchir en gang autour de projets complexes et compromettants. J’ai envie que La 2e Porte soit audacieuse.

Fred Gravel : Ce qui me branche dans La 2e Porte, ce sont les projets impossibles et les projets de collaboration. Quand on signe un truc en gang, on signe un Manifeste. On ne développe pas un organisme, on développe avant tout des artistes.

Marie Béland : Les choix professionnels que nous faisons individuellement touchent le groupe. Quelle est la frontière? La 2e Porte prend de plus en plus de place. Équilibre à trouver entre nos désirs et nos possibilités. Comment concilier et positionner nos différentes implications (projets personnels vs collectifs).

Rachel Billet | Crédit Photo : Benoît Dhennin

PERMÉABILITÉ : Rachel Billet | Photo : Benoît Dhennin (2011)

Rachel  Billet: Quand je suis entrée dans La 2e Porte, c’était au moment d’une grande décision dans ma vie : celle d’immigrer au Québec. J’étais dans une dynamique de recherche et m’intéressais aux nouveaux modèles de fonctionnement. J’aimais le lien entre l’artistique et l’administratif. La « perméabilité »…

Lire aussi : Pourquoi La 2e Porte à Gauche ? (conversation entre membres | 2008)

Nouvelles réalités de la diffusion 3/3 : le créateur…

En préparation à un atelier de RIDEAU sur les nouvelles réalités de la diffusion artistique aujourd’hui, Frédérick Gravel et Katya Montaignac ont répondu aux questions de Caroline Lavoie à partir de l’expérience de La 2e Porte à Gauche.

LES MULTIPLICITÉS DE LA DIFFUSION : NOUVELLES RÉALITÉS…

Chapitre 3 : Le rôle de l’artiste, du médiateur au commissaire

Projet Vitrines (2005) | La 2e Porte à Gauche en collaboration avec le magasin Simons de Montréal | Cédrit photo : Caroline Bergeron | Sur la photo : Karine Cloutier

Projet Vitrines (2005) | La 2e Porte à Gauche en collaboration avec le magasin Simons de Montréal | Crédit photo : Caroline Bergeron | Sur la photo : Karine Cloutier

Caroline Lavoie : Vous travaillez avec des diffuseurs qui vendent, entre autres, des billets, même si vos spectacles sont présentés hors de leur salle. Que vous disent les diffuseurs du public que vous attirez ?

Katya Montaignac : Parmi les gens qui viennent nous voir, il y a un public conquis qui nous suit. Mais, ce n’est pas nécessairement un public de danse contemporaine, il y a aussi du grand public, notamment un public qui était réfractaire à la danse contemporaine et qui, là, découvre « autre chose ». Certains spectateurs nous suivent depuis qu’ils nous ont rencontrés par hasard dans les vitrines de la Maison Simons, rue Ste-Catherine ou dans THE ART (prononcez dehors) au Carré St-Louis. On a un public qui nous suit d’événement en événement. On attire un public très varié, de tous âges. Je ne peux pas dire qu’il ne s’agit que de jeunes trentenaires, car il y a aussi des gens de 40-50-60 ans. On se retrouve avec toutes sortes de monde… De tous âges… Du grand public.

Frédérick Gravel : Il y a aussi des gens qui fréquentent davantage la danse et qui font partie du public de la danse. Ceux-là vont voir les enjeux, la recherche formelle… Ça peut donc rejoindre les deux publics.

C.L. : Peux-tu nous parler des spectacles que vous avez donnés en dehors des grands centres?

Katya Montaignac : Jusqu’à présent, tout a été présenté à Montréal, sauf Le pARTy, qu’on a fait à Québec avec le Cercle en 2014 et le Bal Moderne qui a été présenté en région (Gaspé, Rimouski, Sherbrooke, Ottawa, Québec…) dans différents événements et  festivals, notamment au Festival country de St-Tite !

Bal Moderne au Festival Western Ste-Tite (2011) | Chorégraphes : Andrew Turner, Marie Béland, Cie Sylvain Émard, Katie Ward, Les Soeurs Schmutt, Geneviève Gagné et Emily Honneger | Animé par Guillaume Girard et DJ Nans

Bien qu’on ait présenté 4quART à Paris, nos productions sont trop lourdes pour la tournée : ça demanderait de déplacer beaucoup de monde. Par exemple : Danse à 10 compte 11 danseurs (dont la machine de Chaleur Humaine), THE ART (prononcez dehors) réunit 12 chorégraphes et une trentaine de danseurs et Le pARTy a déjà rassemblé 75 danseurs juste pour une soirée ! On a organisé le pARTy à Québec avec le Cercle en décembre 2014 en collaboration avec des artistes locaux. Nous ne sommes pas une compagnie qui se destine à la tournée. Nous sommes avant tout un laboratoire. Cependant, il arrive souvent que certains chorégraphes, après avoir créé leur œuvre à La 2e Porte, décident de tourner leur pièce. Nous jouons un rôle local d’émulateur.

Pour Rendez-vous à l’hôtel, les Hôtels Germain, nous offrent de reprendre le spectacle dans les hôtels qu’ils ont à travers le pays, mais là, les diffuseurs reculent… Bien qu’ils économisent le coût de salle, il faut, en contre partie, arrimer notre calendrier à l’achalandage de l’hôtel…

C.L. : Pour vous la médiation artistique est importante ?

Katya Montaignac : On organise des rencontres quasiment après tous nos spectacles. Par exemple, en appartement, l’événement était systématiquement suivi d’une discussion. Avec THE ART (prononcez dehors) à l’Esplanade de la Place des arts, l’événement était systématiquement ponctué par une table ronde, chaque jour à 18h ouverte au public. Avec Rendez-vous à l’hôtel, les gens sont divisés en 4 groupes et il y avait un guide et posait des questions aux spectateurs et il y avait une chambre où les spectateurs étaient invités à écrire leurs commentaires… La discussion avec le public fait partie de chaque projet. Notre moteur, c’est la relation avec le public. (cf. Le fantasme de la participation du public in JEU #147, 2013)

C.L. : Voyez-vous votre rôle comme celui d’un commissaire en danse ?

Katya Montaignac : On joue inévitablement un rôle de commissaire, puisqu’on choisit plusieurs chorégraphes au sein d’un projet artistique. Pour le diffuseur c’est une belle façon de découvrir le travail de nouveaux chorégraphes qu’ils pourraient par la suite décider de programmer. Quant au public, c’est une soirée où il découvre différentes couleurs et styles chorégraphiques. Le public, comme le diffuseur, découvre une variété de chorégraphes émergents et de langages chorégraphiques.

Le pARTy (2013) : 20 chorégraphes dans une discothèque | Une production de La 2e Porte à Gauche présentée en partenariat avec La Tribu, le OFFTA et le FTA | Crédit photo : Mathieu Doyon | Sur la photo : une chorégraphie de Raphaëlle Perreault

C.L. : Comment rêver l’avenir de la diffusion ?

Katya Montaignac : Un lieu de diffusion est avant tout un espace de création. Le diffuseur gagnerait à faire de l’artiste un partenaire de développement en pensant au-delà du « spectacle », à travers des ateliers par exemple. S’associer à un artiste sur 2 ou 3 ans, ou ne serait-ce qu’avoir un artiste « à l’honneur » chaque année, permettrait de l’impliquer à différents niveaux : en animant des rencontres avec le public, en offrant une carte blanche, à travers des projets de médiation dans la communauté, voire même jouer un rôle de commissaire auprès du diffuseur. Plutôt que de considérer le lieu de diffusion comme un paquet de troubles, le voir avant tout comme un vecteur de création permet de déplacer ses contraintes en véritables paramètres de jeu.

Lire aussi : Chapitre 1 : Le diffuseur comme complice artistique
et Chapitre 2 : Impliquer le public

Nouvelles réalités de la diffusion 2/3 : le spectateur…

En préparation à un atelier de RIDEAU sur les nouvelles réalités de la diffusion artistique, Frédérick Gravel et Katya Montaignac ont répondu aux questions de Caroline Lavoie à partir de l’expérience de La 2e Porte à Gauche.

LES MULTIPLICITÉS DE LA DIFFUSION : NOUVELLES RÉALITÉS…

Chapitre 2 : Impliquer le public

Caroline Lavoie : Pour votre projet Danse à dix, vous avez choisi de présenter les chorégraphies dans un bar de danseuses nues. Pourquoi ce choix ? Quelle était l’exploration que vous vouliez faire ?

Frédérick Gravel : Il y a de la nudité dans la danse contemporaine et les réactions sont diverses face à ce phénomène. Mais dans l’idée d’un corps nu qui danse, il y a aussi l’idée de la marchandisation du corps… Consommer de l’art et consommer le danseur… L’artiste se posait la question : « Est-ce que notre but est de séduire le public ? » 

Katya Montaignac : On posait la question aussi bien aux chorégraphes qu’au public – et on pourrait poser la question aux diffuseurs : à quel projet de corps aspirez-vous ?

Dans Danse à 10, le public pouvait « s’acheter » un danseur pour $10. Il allait alors dans un isoloir pour assister à un solo rien que pour lui.

Ce que les spectateurs voyaient d’abord, c’était un éventail de langages chorégraphiques et de couleurs artistiques puisqu’ils voyaient différentes chorégraphies créées par divers créateurs. Après, le spectateur faisait ses choix…

On a aussi réfléchi aux différences qu’il peut y avoir entre le fait de regarder un spectacle de façon anonyme parmi la foule ou de le voir seul à seul, où là, on n’est plus anonyme.

C.L. : Comment réagit le public à vos propositions et à vos événements?

Katya Montaignac : Le public est particulièrement enchanté de vivre des expériences  inédites dans divers lieux hors des salles conventionnelles. Au-delà d’assister à un spectacle de « danse contemporaine », il s’agit pour le public de participer à un véritable « événement ».

7 1/2 à part. (2008) | Crédit Photo : Élaine Phaneuf

Le public mis à table dans 7 1/2 à part. (2008) | Spectacle de danse en appartement produit par La 2e Porte à Gauche et présenté dans le cadre de l’événement Pas de danse, pas de vie! organisé par le Regroupement québécois de la danse. | Six chorégraphes avaient partagé cette « colocation » artistique : Emmanuel Jouthe, Les soeurs Schmutt, Erin Flynn, Julie Châteauvert, Marie Béland et Léna Massiani, avec les interprètes Dany Desjardins, Anne Thériault, Zoey Gauld, Magali Stoll, Monique Romeiko, Johanna Bienaise, Erin Flynn, Dominique Bolduc, Eve Lalonde, Katya Montaignac, Irène Galesso, Geneviève Smith-Courtois, Indiana Escach et Frédéric Gagnon. Sur cette photo, on reconnait Julie Deschênes, Caroline Gravel, Martin Faucher et Lucie Bazzo parmi les spectateurs de la soirée | Crédit photo : Élaine Phaneuf

C.L. : Est-ce que, d’après vous, les spectacles de La 2e Porte à Gauche contribuent à développer un public pour la danse contemporaine ?

Frédérick Gravel : Nos présentations « hors les murs » ont contribué à nous faire connaître au début, car on était moins connus. Notre désir était de présenter nos œuvres au public et donc de faire en sorte que le public voit de la danse contemporaine. Si le public vit une expérience intéressante, il peut développer son goût pour la danse contemporaine.

Nos événements lui permettent de recevoir autrement une œuvre. Ils sont plus près, ils sont inclus dans la proposition, c’est souvent plus immersif. Pour eux, c’est souvent une révélation. Il y a des gens qui ne fréquentent pas la danse contemporaine et tout d’un coup, ils la voient dans un contexte inhabituel et la voient autrement et moins lointaine.

C.L. : Crois-tu que votre public vous suivrait si vous présentiez des événements dans des salles « conventionnelles » ?

Katya Montaignac : Il nous est arrivé de créer des spectacles en salle. À commencer par le Blind Date créé en 2007 à la Cinquième Salle pour la Nuit Blanche : le spectacle a fait salle comble toute la nuit. Nous avons construit le spectacle sous forme de petits tableaux dans l’idée que les spectateurs entreraient et sortiraient librement pour regarder 10 min puis partir voir autre chose dans la Nuit Blanche. Finalement, les spectateurs sont resté en moyenne 1 heure, car ils voulaient voir l’ensemble des tableaux, suscitant une file d’attente vertigineuse dans les couloirs de la Place des arts !

Nous rêvons de reprendre ce spectacle qui se passait à la fois sur scène et hors scène. On rassemblait à la fois le public à l’intérieur de la salle et complice du spectacle, et un public « passant » qui nous rencontrait hors de la salle : cette stratégie artistique suscitait la curiosité des passants qui voulaient tous entrer dans la salle voir ce qui s’y déroulait.

4quART (2011) | Une coproduction de La 2e Porte à Gauche et de Danse-Cité réunissant les chorégraphes : Marie Béland, Frédérick Gravel, Alain Francoeur et Catherine Tardif | Crédit photo : Frédéric Chais

Repenser les codes de la représentation : 4quART (2011) | Une coproduction de La 2e Porte à Gauche et de Danse-Cité présentée au Monument National et réunissant les chorégraphes : Marie Béland, Frédérick Gravel, Alain Francoeur et Catherine Tardif | Sur la photo : Sophie Corriveau et Manuel Roque | Crédit photo : Frédéric Chais

Nous développons différentes stratégies pour rendre le public complice (et consentant !) de nos expériences. Il agit à titre de collaborateur artistique. Dans tous nos spectacles, le public participe à l’œuvre autant que les danseurs.

Lire aussi : Chapitre 1 : Le diffuseur comme complice artistique…
À suivre : Chapitre 3 : Le rôle de l’artiste, entre médiateur et commissaire…

Nouvelles réalités de la diffusion 1/3 : le diffuseur…

En préparation à un atelier de RIDEAU sur les nouvelles réalités de la diffusion artistique, Frédérick Gravel et Katya Montaignac ont répondu aux questions de Caroline Lavoie à partir de l’expérience de La 2e Porte à Gauche.

LES MULTIPLICITÉS DE LA DIFFUSION : NOUVELLES RÉALITÉS…

Chapitre 1 : Diffuser autrement…

Caroline Lavoie : À La 2e Porte à Gauche, vous avez beaucoup diffusé vos spectacles hors les lieux de diffusion « conventionnels ». Pourquoi ?

Frédérick Gravel : En fait, ce n’est pas venu d’un désir de ne pas jouer dans les lieux de diffusion officiels, c’est dû au fait que nous, à La 2e Porte à Gauche, on questionne l’espace de représentation. On savait, dès le départ, qu’on voulait créer des œuvres qui nous permettraient d’explorer des façons de faire, différentes de ce qu’on ferait normalement.

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Les chorégraphes Frédérick Gravel et Emmanuel Jouthe dans le bain du 9 1/2 à partager de La 2e Porte à Gauche diffusé par Tangente en 2009 | Photo : Elaine Phaneuf

On ne s’est pas dit : « On ne veut pas jouer dans les lieux de diffusions officiels », c’est plutôt parti de notre questionnement sur « Comment rencontrer le public au-delà de la salle de spectacle ? » On avait envie d’ouvrir de nouveaux espaces de représentation et de diffusion.

Ces modes de diffusion «hors les murs des salles conventionnelles» nous forcent à sortir de nos modes de création habituels. Ils nous poussent à repenser la relation au spectateur dans la création chorégraphique.

C.L. : Est-ce qu’on peut donc dire que votre « façon » de présenter vos spectacles au public, est en lien avec votre mandat artistique ?

Frédérick Gravel : En fait, on peut dire que le fait de présenter hors les murs fait partie des « conséquences » de notre mandat, c’est-à-dire que c’est à cause des explorations qu’on voulait faire qu’on a, entre autres, dansé sur des coins de rue ou ailleurs. Nous avons envie de « jouer » avec les codes de la représentation, de présenter nos œuvres dans différents lieux, d’amener la danse ailleurs. En fait, on a le désir d’amener la danse vers les gens, de l’amener dans les vitrines, ou dehors sur les coins de rue, dans les parcs…

Pour nous, oui, il y a l’idée de présenter la pièce dans des lieux inusités, mais il y a surtout l’idée d’explorer, d’expérimenter les diverses façons de jouer, de danser dans un contexte autre que la salle de spectacle. Car les chorégraphes et les interprètes doivent « penser » la création en fonction du lieu et de la manière dont pourrait être vue l’œuvre par le public. On explore ainsi également de quelle façon les spectateurs observent et reçoivent l’œuvre chorégraphique lorsqu’elle est présentée en dehors du cadre officiel de la représentation.

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L’équipe de La 2e Porte à Gauche en 2008 sur l’esplanade de la Place des Arts pour l’événement The Art (prononcez dehors) : Frédérick Gravel, Amélie Bédard-Gagnon, Katya Montaignac, Marie Béland et Johanna Bienaise | Photo : Anne Massot

C.L. : Au début, lorsque vous avez présenté vos événements hors les lieux de diffusions spécialisés en danse, avez-vous senti des tensions avec les diffuseurs ?

Katya Montaignac : Au contraire, ils ont assisté à nos événements et sont venus nous chercher pour qu’on travaille ensemble. Après avoir créé The Art (prononcez dehors) en 2006 au Carré St-Louis, on a reçu l’année suivante une commande de Paul-André Fortier qui était en résidence à la Cinquième salle de la PDA puis une collaboration avec la Place des Arts, en 2008, pour reprendre l’événement sur l’esplanade. Même chose pour le Bal Moderne : on a d’abord loué une salle et on s’est auto-produit une première fois. Les diffuseurs nous ont ensuite passé des commandes.

C.L. : Vous collaborez donc avec les diffuseurs ?

Frédérick Gravel : C’est clair qu’au début, nous avions le désir de présenter nos œuvres devant le public et de ne pas attendre que les diffuseurs nous choisissent et nous programment dans leurs lieux. Alors, on créait des occasions de rencontrer le public. Maintenant, on est davantage en lien avec des diffuseurs, on diffuse nos spectacles en collaboration avec eux. On est dans leur brochure et ils vendent les billets.

Katya Montaignac : Bien que nos jauges soient plus petites pour nos projets in situ qu’une salle de théâtre traditionnelle, on la remplit et on joue parfois plus de fois. De plus, le diffuseur économise sur les frais de salle. Enfin, le public qui assiste à nos événements représente de nouveaux publics potentiels pour le diffuseur.

Frédérick Gravel : Nous ne nous sommes jamais vu comme un diffuseur, on est plutôt des idéateurs de projets… On vend la majorité de nos événements à cachet. On ne veut pas être « diffuseur ».

Katya Montaignac : On travaille en complicité étroite avec les diffuseurs spécialisés en danse ou non. En tant que diffuseur, l’Agora nous a non seulement épaulé pour « dealer » avec un bar de danseuses nues et a signé directement une entente avec. L’Agora a également agi comme entremetteur pour notre création avec l’Hôtel Le Germain de Montréal. Pour nous, le diffuseur devient un véritable complice artistique.

À suivre : Chapitre 2 : Impliquer le public

Rendez-vous à l’hôtel | Épisode #10 : S’éprouver l’un l’autre…

De chambre en chambre…

Tantôt voyeur, tantôt enquêteur, témoin ou acteur plus ou moins malgré nous, l’expérience est toujours à réévaluer. Les formes proposées sont autant de mises en abîme du couple, mais aussi du couple danse-théâtre. Autant de manières de faire, de voir et de faire voir. De créer et de vivre ensemble. (Marie Mougeolle, notes sur le processus, janvier 2014)

Et c’est là toute la richesse de l’expérience, car c’est de la friction entre les altérités des disciplines (et, avec elles, tout ce qu’elles déterminent comme savoirs, manières de faire, regards sur le processus de création) que naît l’espace de l’interdisciplinarité: fécond, créateur de formes, de sensations, de fictions. (citation, JEU, #152, p. 64)

Épisode #10 : La chambre comme scène…

Cette chambre là est une scène. Scène de vie, scène de crime, de passion, de heurts en tous genres. Où il se passe des trucs, comme dans la vie. Le lieu délivre ses indices, les personnages aussi. On part d’architectures (de corps ou de dramaturgie), et on re-act. On recrée, en rewind, ce qui a pu nous mener là. Ni danse ni théâtre donc, mais bien des jeux et des situations à créer et à imaginer. Donc à la fois danse et théâtre. On se nourrit du rien ou du pas grand chose, on avance à tâtons, qu’on soit créateur, acteur ou spectateur. Cette chambre là est la plus risquée, ou celle qui nous risque le plus. Ça dépend du point de vue. À la fois trash et léché, à la fois fin et grossier. Dans les zones grises finalement.

Marie Mougeolle, notes sur le processus,
sur la chambre partagée par Emmanuel Schwartz et Peter James.
Chorégraphe et metteure en scène : Frédérick Gravel & Catherine Vidal
Collaborateur : Francis Rossignol
Direction artistique : Katya Montaignac
Direction de production : Vanessa Bousquet
Réalisation vidéo : Peter McCabe / THE GAZETTE

Gravel-Vidal 16

Peter James mis en scène par Frédérick Gravel et Catherine Vidal | Rendez-vous à l’hôtel de La 2e Porte à Gauche à l’Hôtel Le Germain de Montréal | Programmation Hors les murs de l’Agora de la danse | Crédit photo : Claudia Chan Tak

Un article de Marie Mougeolle, auteure invitée durant le processus de collaboration du spectacle 2050 Mansfield : rendez-vous à l’hôtel, est paru dans la revue JEU : Quand danse et théâtre s’éprouvent…

Retrouvez les débuts du couple Gravel/Vidal dans l’épisode #4

Lire aussi le texte de Jessie Mill : Quand le théâtre rêve de danse…

Pour voir le projet de documentation complet réalisé par Claudia Chan Tak : clchantak.wix.com/2050mansfield

Quand le théâtre rêve de danse… par JESSIE MILL | Collaboration 4/4

Des collaborateurs venus d’ailleurs (par Jessie Mill)

Les dispositifs de création imaginés par La 2e Porte à Gauche, et plus largement les dispositifs propres à la danse contemporaine à Montréal, font rêver les « gens de théâtre ». Vu d’en face, la danse semble faire preuve de plus d’audace, ose des formats et des présentations qui débordent la proposition spectaculaire attendue, fait parler d’elle sur les scènes internationales, se taille une belle place dans les théâtres montréalais les plus branchés (Usine C, La Chapelle)… Pour sa création Croire au mal (2011), Jérémie Niel envisageait par exemple la collaboration avec des danseurs (Karina Champoux et Simon-Xavier Lefebvre) comme un moyen de retrouver une plus grande liberté dans la direction des interprètes et l’appréhension de la scène. Le chorégraphe Frédérick Gravel et l’auteur dramatique Étienne Lepage présentaient en 2011 le fruit d’un premier travail commun, Ainsi parlait (OFFTA), heureuse rencontre artistique qui leur a permis de mesurer la proximité de leurs univers et de donner littéralement corps aux mots.

Mais pourquoi se tourner vers la danse?

Les raisons sont nombreuses et peuvent sans doute se trouver autant du côté d’un théâtre a priori plus traditionnel – un « théâtre de texte » – que dans des pratiques contemporaines polymorphes ou plus « indisciplinées ». Mais il faut dire que les processus de création ouverts, souvent associés au « Divised theater » en anglais, sont de plus en plus nombreux à mettre en rapport des artistes et des interprètes nourris d’expériences hétérogènes (voire des non-professionnels) dans des cadres de création sur mesure ou néanmoins atypiques. Dans ces cas, les modes de présentation et de production se déclinent autrement : étapes de travail rendues publiques (laboratoire, workshop, etc.), diversité des propositions (installation, performative, formes courtes, etc.). La nécessité d’inventer des outils de collaboration adaptés et de bâtir un vocabulaire commun, apte à l’établissement d’un réel dialogue, oblige les créateurs à se tourner vers d’autres modèles que ceux fournis par leurs pairs immédiats.

Des préoccupations communes au théâtre et à la danse

Si elles sont plutôt indépendantes, les communautés du théâtre et de la danse partagent pourtant de nombreuses préoccupations, outre les éternelles causes communes liées au manque de financement, d’infrastructures et à l’absence d’institutions. Par exemple : l’examen des processus de transmission et de mémoire (mémoire des formes, trace, notion de répertoire), la réflexion sur l’accompagnement dramaturgique et la dramaturgie du spectacle; la remise en question des notions de virtuosité, de professionnalisme et d’amateurisme. Deux préoccupations plus esthétiques viennent clore cette liste non exhaustive. Le théâtre ainsi que la danse remettent constamment en cause la représentation – cela ne date pas d’hier – et explorent de ce fait les seuils du réel et de la théâtralité. Autre souci commun : le corps de l’interprète est pris de plus en plus comme un corps subjectif, singulier, un corps pensant et agissant, un corps performé plutôt que performant, à considérer dans sa globalité.

Le fantasme de la collaboration vient de certains manques. Plusieurs auteurs ne rencontrent pas « leur » metteur en scène, et puisque la rencontre n’a pas lieu, ils vont jusqu’à remettre en question l’existence d’une véritable relève en mise en scène. Plusieurs jeunes metteurs en scène s’étonnent de leur côté que les dramaturgies rencontrées sur leur route, malgré la vitalité et le foisonnement de la production, ne leur offrent pas le terrain de jeu attendu ou espéré. D’où l’envie de se tourner vers de nouvelles avenues, de nouveaux collaborateurs, venus d’ailleurs (un ailleurs géographique ou disciplinaire). Autre raison propre au théâtre : notre tradition du jeu de l’acteur – jeu plutôt réaliste, incarné (voire viscéral), d’une grande efficacité – ne comble pas tous les créateurs. La perspective de travailler avec des interprètes plus physiques et moins entraînés à une approche psychologique ou réaliste du jeu, les incite à se tourner vers la danse.

Trois fantasmes pour le théâtre

1)    Le fantasme de la rencontre

Les dispositifs de collaboration créés par La 2e Porte à Gauche sont exemplaires : Blind Date, colocations créatives, déterritorialisations sous diverses formes. Des formules de mini commissariats se multiplient dans la communauté chorégraphique. Plusieurs grands festivals ont depuis longtemps établi sur cette base des rendez-vous incontournables, tels les fameux « Sujets à vif » orchestrés par le festival d’Avignon et la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) qui proposent à des interprètes et auteurs d’horizons différents de faire un bout de chemin ensemble pour présenter une courte création.

Au festival OFFTA à Montréal, l’initiative des « Mixoff » provoque la collision entre deux univers que tout semble séparer, dans l’espoir que s’établisse un langage original qui transgresse les règles établies ou du moins déborde la question des disciplines. Plus modestement, mais dans un esprit voisin, le CEAD a initié une série de rendez-vous, « Les rencontres hasardeuses », réalisées dans le cadre de notre événement annuel, Dramaturgies en dialogue.

2)    Laboratoire de fantasmes 

Le fantasme est le même partout. Se donner du temps. Les créateurs bataillent fort pour obtenir du temps, de l’espace et les moyens de travailler sans impératifs de production. La machine de production théâtrale est impitoyable! En danse, des lieux comme Circuit-Est et même, à plus petite échelle, le Studio 303, donne l’impression qu’il est possible de prendre le temps, d’être improductif, d’explorer, voire de se former en continu. Le projet de recherche Triptyque, accompagné par Guy Cools depuis 2010 (3 chorégraphes, 3 institutions), est un bel exemple de ses laboratoires dédiés à la création et aux rencontres artistiques. En France, les chorégraphes Boris Charmatz (Bocal, 2005) ou Xavier Leroy (Projet, 2003) ont été à l’origine de grands espaces de liberté. Un lieu comme L’L à Bruxelles (lieu de recherche et d’accompagnement pour la jeune création) a de quoi faire rêver la « relève ».  

Au CEAD, les auteurs peuvent bénéficier d’ateliers (entre 3 et 15 heures), subventionnés par Emploi Québec, pour entendre leur texte lu par des acteurs au cours du processus d’écriture ou à l’issu de celui-ci. Ce précieux exercice de mise à l’épreuve, de réécriture et de confrontation à l’autre est bien souvent un des seuls moments préservés des impératifs de production.

3)    Le fantasme du troisième œil

Le dramaturge (au sens de conseiller artistique) entre en jeu de plus en plus régulièrement dans la création théâtrale, même s’il est loin d’être acquis à l’équipe de production classique. Figure d’érudition, le dramaturge est perçu comme un œil extérieur, associé à l’analyse du texte, du sous-texte et du contexte des œuvres dramatiques. C’est du moins la perception dominante qui perdure au Québec, héritage des traditions françaises et allemandes.

En danse, les dramaturges* ont développé une pratique qui prend en compte la simple présence d’une tierce personne en salle de répétition. Témoin, œil extérieur, il est aussi une sensibilité pensante, « miroir actif » du chorégraphe. Attentif à la structure dynamique de l’œuvre, à son rapport avec le public, le dramaturge joue ainsi le rôle de premier spectateur.

Mais il existe aussi en danse une figure absente du processus théâtral (qui n’est pas tout à fait équivalant à l’assistant ou au régisseur) : le répétiteur ou la répétitrice. Son statut privilégié, trait d’union entre les danseurs et le chorégraphe, et le rôle de finition et de raffinement du mouvement qu’il peut jouer, en fait un collaborateur enviable.

Texte de Jessie Mill, issu de la table ronde proposée par La 2e Porte à Gauche dans le cadre des journées d’études de la Société canadienne des études en danse « COLLABORATIONS : INTERSECTIONS, NÉGOCIATIONS, MÉDIATIONS DANS LES MONDES DE DANSE », Festival Transamériques 2012

(*) Cf. sur la question du dramaturge en danse le numéro 155 de Canadian Theater Review intitulé Dance and Movement Dramaturgy dans lequel Katya Montaignac a notamment écrit un texte sur Les paradoxes du dramaturge de danse

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Le fantasme de la collaboration 2/4 par Katya Montaignac
Entre fusion et frictions… 3/4 par Élodie Lombardo