Chorégraphes anonymes

Séances de rencontres privilégiées dédiées aux chorégraphes
et animées par Frédérick Gravel
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Il y a des forces de déshumanisation à l’œuvre.
Une d’elle nous force à nous voir comme des individus, des êtres responsables, isolés, redevables. Dans cette position, bizarrement, on se sent impuissants, même si on voudrait bien croire que le fait de pouvoir être ce qu’on veut, être responsable de soi, de son bonheur, de ses agissements et des conséquences nous apporte plus de jeu, plus de pouvoir. En réalité le contraire se produit.
Ignorer que nous sommes les fruits d’une situation d’abord et avant tout, et que le champ de nos possibles y est inscrit, nous fait agir d’une façon absolument improductive.

En échangeant sur notre position commune en tant qu’artistes, sur notre champ des possibles, il y a des chances pour que nous nous sentions plus à même d’agripper le réel. En nous aidant tous à circonscrire ce champ de pratique, sa situation précise, ses défis, il se peut que nous soyons plus à même de nous y inscrire de façon constructive. L’idée ne serait pas de connaître ce qui nous définit et en même temps circonscrit notre champ de pratique pour nous en libérer, mais plutôt de le connaître pour nous sentir effectifs à l’intérieur de celui-ci.

Frédérick Gravel

Un rendez-vous proposé par LA 2e PORTE À GAUCHE – laboratoire de danse contemporaine en partenariat avec Circuit-Est
Prochaine séance : en juin à Québec

Réservation : Danse K par K
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L’oeil de Claudia sur La 2e Porte à Gauche…

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Le regard subjectif de Claudia Chan Tak posé sur l’équipe artistique de Pluton

La 2e Porte à Gauche est très fière d’exposer le travail de Claudia Chan Tak dans le cadre du FTA à la Place des Arts. HYDRA est un projet satellite de Pluton. Après avoir documenté en 2014 le processus de collaboration de Rendez-vous à l’hôtel, Claudia assiste, munie de sa caméra, au processus de création de Pluton depuis janvier 2015. Ses photos et captations vidéos témoignent des rencontres artistiques du projet. En outre, l’exposition Hydra s’enrichit de croquis et d’artefacts confectionnés et rassemblés par l’artiste.

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L’œil de Claudia Chan Tak posé sur La 2e Porte à Gauche… | Avec Peter James, Katya Montaignac et Katie Ward, en répétition pour Pluton

Claudia a commencé à s’intéresser aux projets de La 2e Porte à Gauche durant son Bac en danse. En écho à Hydra, nous exhumons de nos archives cet extrait inédit d’un travail rédigé en avril 2011 avec Liane Thériault pour le cours de Danse et société donné par Geneviève Dussault au département de danse de l’UQAM et dont le sujet portait sur la « danse in situ à Montréal »…

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Le Continental XL de Sylvain Émard présenté dans le cadre du FTA 2011 : on reconnaît Claudia au premier plan parmi les danseurs de l’événement…

Les enjeux artistiques de la danse in situ

Par son format particulier, la danse in situ présente de nouvelles adaptations, mais surtout de nouveaux défis artistiques. (…) Pour Katya Montaignac, faire du in situ c’est se débarrasser des codes de la scène, surtout pour les chorégraphes qui participent aux événements de La 2e Porte à Gauche : « On a noté les paradoxes, les retours inconscients de narcissisme non questionné qu’on véhicule avec nous dans notre formation de danse et de spectateur. C’est inconscient et intuitif. Sans s’en rendre compte, on les voit réapparaître même dans des contextes différents ». Le manque d’expérience fait que leurs attentes sont biaisées par leur vécu propre à l’univers scénique et que leurs choix artistiques ne sont pas nécessairement appropriés à l’intention première de leur œuvre in situ. En résumé, « ce n’est pas tout de danser dans la rue, [il faut y aller] sans utopie du public ».

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7 1/2 à part. (2008) | Spectacle de danse en appartement produit par La 2e Porte à Gauche et présenté pour la journée internationale de la danse organisée par le Regroupement québécois de la danse | Crédit Photo : Élaine Phaneuf | Sur cette photo, on reconnaît Julie Deschênes, Caroline Gravel, Martin Faucher et Lucie Bazzo parmi les spectateurs.

[…] Hors des murs des théâtres, le danseur devient plus vulnérable. Il ne dispose plus de la distance qui le sépare du spectateur et devient ainsi exposé à davantage de risques et d’imprévus. Cependant, comme le dit Gabrielle Surprenant Lacasse, cette vulnérabilité le rend plus humain, plus accessible aux yeux du public. En tant que spectatrice, la proximité avec les interprètes me surprend et me fascine toujours : leurs réactions, leur présence, leur concentration ainsi que leur capacité à gérer cette contiguïté. Je pense à 9½ à part., de La 2e Porte à Gauche où danseurs et spectateurs se mêlaient et où les réactions du public s’avéraient aussi intéressantes que celles des interprètes. Le spectateur devient parfois aussi vulnérable à cause de sa proximité avec les interprètes. Dans 9½ à part., on ne se sentait pas toujours à notre place, et le fait que n’importe qui pouvait devenir un point de regard pour d’autres observateurs pouvait perturber. Dans les projets semblables, les danseurs et les spectateurs se trouvent sur un pied d’égalité venant ainsi démocratiser l’art chorégraphique. (Liane Thériault)

[…] La possibilité de choisir son rôle de spectateur démocratise la danse, mais en plus, cela transforme sa perception de l’artiste, qu’il perçoit soudainement comme son égal, sans prétention et sans hiérarchie. Gabrielle Suprenant Lacasse allait dans ce sens en disant :

« Parce qu’on n’est pas des surhumains. On est des gens qui ont choisi de danser. C’est clair que sur scène on peut être magnifié. C’est normal de voir des corps et de rêver. Le in situ rend plus accessible : tu vois la sueur, l’effort. Tu vois qu’ils rushent avec le sol. Tu vois qu’ils travaillent, qu’ils shakent qu’ils sont essoufflés. Ça humanise la chose. Le mur n’est pas là, la scène non plus. C’est plus confrontant pour le spectateur, il n’y a pas la distance, il est plus engagé physiquement. La première fois que j’ai vu une danse de proche, c’est la main qui shake qui m’a touchée. »

Karine Cloutier, photo de Caroline Bergeron

Projet Vitrines (2005) | La 2e Porte à Gauche en collaboration avec le magasin Simons de Montréal | Crédit photo : Caroline Bergeron | Sur la photo : Karine Cloutier

[…] Toutefois, ceci reste une utopie, parce qu’on ne peut pas affirmer qu’une œuvre est plus accessible seulement parce qu’elle est présentée dehors. En fait, la qualité artistique joue pour beaucoup. Il faut faire des choix réfléchis pour ne pas effrayer un public qui ne connaît pas nécessairement l’univers de la danse contemporaine. Il faut se rappeler que le public est dans une situation qui peut lui sembler délicate et intimidante. Selon l’expérience de Samuel Gaudreau-Lalonde lors de l’événement 7½ à part. de La 2e Porte à Gauche, en tant que spectateur, « on ressent un inconfort du fait de ne pas comprendre tout ce qui arrive, de ne pouvoir dresser des frontières claires. On se met à douter des autres puisque l’on ne sait pas trop s’ils sont performeurs. Alors on fait attention de ne pas trop se commettre. » Cette ambigüité fait qu’il y a un énorme risque d’effrayer le spectateur et de l’éloigner à jamais du monde de la danse. Un des artistes de La 2e Porte à Gauche cité par Philip Szporer disait d’ailleurs : « Sometimes you make the right choice and everyone feels welcome and sometimes you don’t and everyone is a little alienated. » (Szporer, 2009)

Extraits inédits d’un travail rédigé par Claudia Chan Tak et Liane Thériault en avril 2011  (cours de Danse et société donné par Geneviève Dussault au Bac en danse de l’UQAM).

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Retrouvez les vidéos, photos et croquis de Claudia Chan Tak exposés dans Hydra, l’exposition présentée le cadre du FTA 2016 à la Place des Arts du 25 mai au 19 juin 2016 en partenariat avec la Fondation Jean-Pierre Perreault et l’école de danse contemporaine de Montréal

Lac à l’épaule : souvenirs… | 2011

En novembre 2011, l’équipe de La 2e Porte à Gauche entreprenait son premier Lac à l’Épaule… Extraits du PV…

EXPÉRIENCE : Frédérick Gravel, fondateur de La 2e Porte à Gauche | Photo : Benoît Dhennin (2011)

EXPÉRIENCE : Frédérick Gravel, fondateur de La 2e Porte à Gauche | Photo : Benoît Dhennin (2011)

1. Philosophie de l’organisme

Nous sommes davantage intéressés par la recherche et l’exploration, par l’expérience, que par la production de spectacles dans des formes classiques, ou comme aboutissements ultimes.

Nous sommes un labo de recherche, nous y invitons des artistes à partager nos champs de recherche.

2. Mandat

– Faire des collaborations de création.
– Offrir un terreau propice à l’épanouissement artistique des membres.
– Travailler sur le développement artistique.
– Chercher beaucoup et partager cette recherche à travers des spectacles, des articles, des ateliers.

Marie Béland, cofondatrice de La 2e Porte à Gauche

INCUBATEUR : Marie Béland, cofondatrice de La 2e Porte à Gauche | Photo : Benoît Dhennin (2011)

3. Image et notoriété : La 2e Porte à Gauche est perçue comme…

Incubateur, générateur, cellule, plateforme, inducteur, stimulateur, vibromasseur du milieu, incitateur, agitateur,  regroupement d’idéateurs et de concepteurs, fédérateur.

METTRE en action la pensée et la réflexion. Faire avancer la réflexion. Propulsion.

Espace de dialogue et de réflexion entre le public et les artistes.

Quand on invite les gens dans nos projets, on les invite à rentrer, en quelque sorte, dans notre « école ».

4. Vues de l’intérieur et aspirations…

CARREFOUR : Katya Montaignac | Photo : Benoît Dhennin

CARREFOUR : Katya Montaignac | Photo : Benoît Dhennin (2011)

Katya Montaignac : La 2e Porte est un carrefour. Aller chercher les nouveaux membres, les avoir accueillis. Avoir de nouvelles visions.

Catherine Gaudet : Réfléchir en gang autour de projets complexes et compromettants. J’ai envie que La 2e Porte soit audacieuse.

Fred Gravel : Ce qui me branche dans La 2e Porte, ce sont les projets impossibles et les projets de collaboration. Quand on signe un truc en gang, on signe un Manifeste. On ne développe pas un organisme, on développe avant tout des artistes.

Marie Béland : Les choix professionnels que nous faisons individuellement touchent le groupe. Quelle est la frontière? La 2e Porte prend de plus en plus de place. Équilibre à trouver entre nos désirs et nos possibilités. Comment concilier et positionner nos différentes implications (projets personnels vs collectifs).

Rachel Billet | Crédit Photo : Benoît Dhennin

PERMÉABILITÉ : Rachel Billet | Photo : Benoît Dhennin (2011)

Rachel  Billet: Quand je suis entrée dans La 2e Porte, c’était au moment d’une grande décision dans ma vie : celle d’immigrer au Québec. J’étais dans une dynamique de recherche et m’intéressais aux nouveaux modèles de fonctionnement. J’aimais le lien entre l’artistique et l’administratif. La « perméabilité »…

Lire aussi : Pourquoi La 2e Porte à Gauche ? (conversation entre membres | 2008)

Quand le théâtre rêve de danse… par JESSIE MILL | Collaboration 4/4

Des collaborateurs venus d’ailleurs (par Jessie Mill)

Les dispositifs de création imaginés par La 2e Porte à Gauche, et plus largement les dispositifs propres à la danse contemporaine à Montréal, font rêver les « gens de théâtre ». Vu d’en face, la danse semble faire preuve de plus d’audace, ose des formats et des présentations qui débordent la proposition spectaculaire attendue, fait parler d’elle sur les scènes internationales, se taille une belle place dans les théâtres montréalais les plus branchés (Usine C, La Chapelle)… Pour sa création Croire au mal (2011), Jérémie Niel envisageait par exemple la collaboration avec des danseurs (Karina Champoux et Simon-Xavier Lefebvre) comme un moyen de retrouver une plus grande liberté dans la direction des interprètes et l’appréhension de la scène. Le chorégraphe Frédérick Gravel et l’auteur dramatique Étienne Lepage présentaient en 2011 le fruit d’un premier travail commun, Ainsi parlait (OFFTA), heureuse rencontre artistique qui leur a permis de mesurer la proximité de leurs univers et de donner littéralement corps aux mots.

Mais pourquoi se tourner vers la danse?

Les raisons sont nombreuses et peuvent sans doute se trouver autant du côté d’un théâtre a priori plus traditionnel – un « théâtre de texte » – que dans des pratiques contemporaines polymorphes ou plus « indisciplinées ». Mais il faut dire que les processus de création ouverts, souvent associés au « Divised theater » en anglais, sont de plus en plus nombreux à mettre en rapport des artistes et des interprètes nourris d’expériences hétérogènes (voire des non-professionnels) dans des cadres de création sur mesure ou néanmoins atypiques. Dans ces cas, les modes de présentation et de production se déclinent autrement : étapes de travail rendues publiques (laboratoire, workshop, etc.), diversité des propositions (installation, performative, formes courtes, etc.). La nécessité d’inventer des outils de collaboration adaptés et de bâtir un vocabulaire commun, apte à l’établissement d’un réel dialogue, oblige les créateurs à se tourner vers d’autres modèles que ceux fournis par leurs pairs immédiats.

Des préoccupations communes au théâtre et à la danse

Si elles sont plutôt indépendantes, les communautés du théâtre et de la danse partagent pourtant de nombreuses préoccupations, outre les éternelles causes communes liées au manque de financement, d’infrastructures et à l’absence d’institutions. Par exemple : l’examen des processus de transmission et de mémoire (mémoire des formes, trace, notion de répertoire), la réflexion sur l’accompagnement dramaturgique et la dramaturgie du spectacle; la remise en question des notions de virtuosité, de professionnalisme et d’amateurisme. Deux préoccupations plus esthétiques viennent clore cette liste non exhaustive. Le théâtre ainsi que la danse remettent constamment en cause la représentation – cela ne date pas d’hier – et explorent de ce fait les seuils du réel et de la théâtralité. Autre souci commun : le corps de l’interprète est pris de plus en plus comme un corps subjectif, singulier, un corps pensant et agissant, un corps performé plutôt que performant, à considérer dans sa globalité.

Le fantasme de la collaboration vient de certains manques. Plusieurs auteurs ne rencontrent pas « leur » metteur en scène, et puisque la rencontre n’a pas lieu, ils vont jusqu’à remettre en question l’existence d’une véritable relève en mise en scène. Plusieurs jeunes metteurs en scène s’étonnent de leur côté que les dramaturgies rencontrées sur leur route, malgré la vitalité et le foisonnement de la production, ne leur offrent pas le terrain de jeu attendu ou espéré. D’où l’envie de se tourner vers de nouvelles avenues, de nouveaux collaborateurs, venus d’ailleurs (un ailleurs géographique ou disciplinaire). Autre raison propre au théâtre : notre tradition du jeu de l’acteur – jeu plutôt réaliste, incarné (voire viscéral), d’une grande efficacité – ne comble pas tous les créateurs. La perspective de travailler avec des interprètes plus physiques et moins entraînés à une approche psychologique ou réaliste du jeu, les incite à se tourner vers la danse.

Trois fantasmes pour le théâtre

1)    Le fantasme de la rencontre

Les dispositifs de collaboration créés par La 2e Porte à Gauche sont exemplaires : Blind Date, colocations créatives, déterritorialisations sous diverses formes. Des formules de mini commissariats se multiplient dans la communauté chorégraphique. Plusieurs grands festivals ont depuis longtemps établi sur cette base des rendez-vous incontournables, tels les fameux « Sujets à vif » orchestrés par le festival d’Avignon et la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) qui proposent à des interprètes et auteurs d’horizons différents de faire un bout de chemin ensemble pour présenter une courte création.

Au festival OFFTA à Montréal, l’initiative des « Mixoff » provoque la collision entre deux univers que tout semble séparer, dans l’espoir que s’établisse un langage original qui transgresse les règles établies ou du moins déborde la question des disciplines. Plus modestement, mais dans un esprit voisin, le CEAD a initié une série de rendez-vous, « Les rencontres hasardeuses », réalisées dans le cadre de notre événement annuel, Dramaturgies en dialogue.

2)    Laboratoire de fantasmes 

Le fantasme est le même partout. Se donner du temps. Les créateurs bataillent fort pour obtenir du temps, de l’espace et les moyens de travailler sans impératifs de production. La machine de production théâtrale est impitoyable! En danse, des lieux comme Circuit-Est et même, à plus petite échelle, le Studio 303, donne l’impression qu’il est possible de prendre le temps, d’être improductif, d’explorer, voire de se former en continu. Le projet de recherche Triptyque, accompagné par Guy Cools depuis 2010 (3 chorégraphes, 3 institutions), est un bel exemple de ses laboratoires dédiés à la création et aux rencontres artistiques. En France, les chorégraphes Boris Charmatz (Bocal, 2005) ou Xavier Leroy (Projet, 2003) ont été à l’origine de grands espaces de liberté. Un lieu comme L’L à Bruxelles (lieu de recherche et d’accompagnement pour la jeune création) a de quoi faire rêver la « relève ».  

Au CEAD, les auteurs peuvent bénéficier d’ateliers (entre 3 et 15 heures), subventionnés par Emploi Québec, pour entendre leur texte lu par des acteurs au cours du processus d’écriture ou à l’issu de celui-ci. Ce précieux exercice de mise à l’épreuve, de réécriture et de confrontation à l’autre est bien souvent un des seuls moments préservés des impératifs de production.

3)    Le fantasme du troisième œil

Le dramaturge (au sens de conseiller artistique) entre en jeu de plus en plus régulièrement dans la création théâtrale, même s’il est loin d’être acquis à l’équipe de production classique. Figure d’érudition, le dramaturge est perçu comme un œil extérieur, associé à l’analyse du texte, du sous-texte et du contexte des œuvres dramatiques. C’est du moins la perception dominante qui perdure au Québec, héritage des traditions françaises et allemandes.

En danse, les dramaturges* ont développé une pratique qui prend en compte la simple présence d’une tierce personne en salle de répétition. Témoin, œil extérieur, il est aussi une sensibilité pensante, « miroir actif » du chorégraphe. Attentif à la structure dynamique de l’œuvre, à son rapport avec le public, le dramaturge joue ainsi le rôle de premier spectateur.

Mais il existe aussi en danse une figure absente du processus théâtral (qui n’est pas tout à fait équivalant à l’assistant ou au régisseur) : le répétiteur ou la répétitrice. Son statut privilégié, trait d’union entre les danseurs et le chorégraphe, et le rôle de finition et de raffinement du mouvement qu’il peut jouer, en fait un collaborateur enviable.

Texte de Jessie Mill, issu de la table ronde proposée par La 2e Porte à Gauche dans le cadre des journées d’études de la Société canadienne des études en danse « COLLABORATIONS : INTERSECTIONS, NÉGOCIATIONS, MÉDIATIONS DANS LES MONDES DE DANSE », Festival Transamériques 2012

(*) Cf. sur la question du dramaturge en danse le numéro 155 de Canadian Theater Review intitulé Dance and Movement Dramaturgy dans lequel Katya Montaignac a notamment écrit un texte sur Les paradoxes du dramaturge de danse

Lire aussi : Pratiques collaboratives 1/4 par Rachel Billet
Le fantasme de la collaboration 2/4 par Katya Montaignac
Entre fusion et frictions… 3/4 par Élodie Lombardo

Entre fusion et frictions… par ÉLODIE LOMBARDO | Collaboration 3/4

L’idéal fusionnel de la collaboration (par Élodie Lombardo)

J’ai particulièrement l’habitude de travailler en collaboration étant donné que j’ai créé la compagnie des sœurs Schmutt avec ma sœur jumelle Séverine Lombardo avec qui je collabore de manière « naturelle ». Dans notre cas, le partage fait partie de nous. Dans notre démarche, nous travaillons d’ailleurs beaucoup en collaboration avec des musiciens, avec des danseurs mexicains, avec des gens du cirque, comme pour tenter de recréer, à chaque fois, une cellule « familiale » qui est pour moi identitaire. Je recherche à ce titre constamment des échanges fusionnels.

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La collaboration fusionnelle des sœurs Schmutt : Élodie et Séverine Lombardo dans 9 1/2 à part. (2009) | Crédit photo : Katya Montaignac

Zones de frictions

Les projets de La 2e Porte à Gauche nous permettent d’appréhender des contextes de collaboration que nous n’avons pas choisis ; ils nous offrent la possibilité de sortir de nos patterns et d’envisager la collaboration « autrement ». La 2e Porte à Gauche imagine ainsi des collaborations non évidentes : réunir plusieurs chorégraphes dans un appartement, rassembler des chorégraphes de différentes générations pour composer un spectacle à 4 mains, convier des danseurs d’âge mûr à travailler avec des jeunes chorégraphes… Quitte parfois à brusquer certaines rencontres, La 2e Porte à Gauche suscite des démarches inédites et propose des zones de friction dans le but d’interroger notre rapport à la danse et au corps.

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9 1/2 à part. (2009) : une colocation artistique | Frédérick Gravel, Katya Montaignac, Nicolas Cantin, Séverine Lombardo, Marie Béland, Anne Thériault, Martin Lemieux (L E M M), Maya Ostrofsky, Élodie Lombardo et Amélie Bédard-Gagnon | Crédit photo : Élaine Phaneuf

Pour 7½ à part., La 2e Porte à Gauche a demandé aux chorégraphes de créer non seulement une proposition en lien avec l’espace domestique de l’appartement, mais également de présenter une relation particulière avec le spectateur. Le résultat fut que chaque chorégraphe a investi une pièce de l’appartement pour proposer son œuvre : ce qui a permis à Emmanuel Jouthe de créer son projet Écoute pour voir et à nous, les sœurs Schmutt, de développer la recherche de Séverine en lien avec la lumière. Cependant, au terme de cet évènement, tous les chorégraphes ont regretté d’avoir chacun créé une œuvre isolée dans une pièce de l’appartement plutôt que de collaborer ensemble à une seule œuvre. C’est dans cette perspective que La 2e Porte à Gauche a décidé d’orienter sa seconde expérience en appartement autour d’un paramètre supplémentaire : la collaboration. Chaque créateur devait ainsi développer une idée de recherche interprétée par le groupe d’artistes invités, chacun interprétant pour les autres (paramètre déjà expérimenté dans le Blind Date). 9½ à part. s’est révélé un laboratoire de création, véritable work in progress, dont les différents tableaux ont évolué chaque soir au fur et à mesure de l’expérimentation « live » avec le public.

Texte d’Élodie Lombardo, issu de la table ronde proposée par La 2e Porte à Gauche dans le cadre des journées d’études de la Société canadienne des études en danse « COLLABORATIONS : INTERSECTIONS, NÉGOCIATIONS, MÉDIATIONS DANS LES MONDES DE DANSE », Festival Transamériques 2012

(à suivre : La collaboration vue par Jessie Mill…)

Lire aussi : Pratiques collaboratives 1/4 par Rachel Billet
Le fantasme de la collaboration 2/4 par Katya Montaignac

Le fantasme de la collaboration par KATYA MONTAIGNAC | 2/4

Les enjeux de la collaboration aujourd’hui (par Katya Montaignac)

Est-ce que les créateurs en danse collaborent plus qu’avant ? Ou autrement ?

1. La collaboration comme nouveau paradigme social

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The Art (prononcez dehors) (2006) | Julie Châteauvert, Katya Montaignac, Andrew Tay, Dominique Bouchard, Johanna Bienaise, Stéphanie Bernard | Crédit photo : La 2e Porte à Gauche

La collaboration fait écho à une nouvelle réalité sociale du fait que nous baignons désormais quotidiennement dans ce nouveau paradigme de l’échange et du partage : colocation, coopérative, copropriété, auto-partage, regroupements, collectifs ou consortiums… Nos vies sont de plus en plus régulées et organisées autour de cette notion de partage des ressources et de mises en commun. Sans parler des réseaux sociaux, des blogs, twitter et autres plateformes d’échanges virtuels… Cette nouvelle réalité devient si généralisée qu’elle induit des changements de politiques culturelles. En art, le système actuel étant conçu avant tout sur un modèle de production basé sur la figure de l’auteur, il s’adapte petit à petit et de plus en plus à ceux qui choisissent de travailler à plusieurs ou encore sur une base transdisciplinaire.
La collaboration devient un nouveau modèle organisationnel.

1.1. La collaboration comme nouveau mythe…

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7 1/2 à part. (2008) | Amélie Bédard-Gagnon, Marie Béland, Frédérick Gravel et Katya Montaignac | Crédit photo : Élaine Phaneuf

Les possibilités d’échange sont désormais facilitées et les configurations beaucoup plus souples : elles peuvent ainsi changer très rapidement. Paradoxalement à cette nouvelle réalité, le « partage » et la « collaboration » peuvent être un leurre et donner lieu à une absence d’échange réel : parce qu’à distance ou parce que virtuelle. Après le mythe de l’artiste démiurge, faisons-nous face au mythe de la collaboration et du partage ? Myriam Van Imschoot parle de la création des réseaux qui forme « une nouvelle communauté sociale et internationale qui s’enroule sur elle-même comme un serpent se mordant la queue » (Van Imschoot, 2003). Pour elle, la collaboration peut ainsi masquer « un appétit excessif de contacts toujours plus nombreux et diversifiés, si difficile à satisfaire qu’il ne fait qu’alimenter une fuite en avant ».

Pris dans de nouvelles formes de communications basées sur le contact virtuel et les échanges à distances, les artistes s’inventent désormais de « nouveaux tribalismes »* à travers les résidences, spectacles marathons, workshops publics et autres événements invitant de nombreux intervenants, durant lesquels des groupes d’artistes sont invités à travailler ensemble, à manger et à cohabiter dans un même espace. Ces espaces de travail sont un moyen de « redécouvrir l’affect social »* et de recréer un contact « intime »* (entre artistes mais aussi avec le public). Ce fut le cas des expériences de La 2e Porte à Gauche en appartement qui ont donné lieu à une colocation artistique.

1.2. L’idéal de la collaboration

L’artiste aspire à la collaboration comme à un idéal : dans l’absolu, la collaboration permet de se renouveler, se ressourcer, échanger sur son travail, recueillir des feedbacks de la part de l’autre, aller ailleurs grâce à la présence de l’autre, sortir de ses patterns, etc. Mais elle se fait parfois au prix – et ce n’est pas négatif – de certaines remises en question. La collaboration place en effet inévitablement l’artiste en situation de crise car il doit communiquer et négocier avec quelqu’un d’autre : il doit verbaliser à l’autre des intentions qui ne sont évidentes que pour lui-même. La collaboration relève donc de l’utopie : on l’imagine toujours harmonieuse et rassurante, alors qu’elle présente un espace de négociation composé de confrontations, de conflits d’intérêt, de rapports de pouvoir et d’équilibres fluctuants. Le « fantasme » de la collaboration surgit avant tout d’un désir chez l’artiste, mais ce désir ne débouche pas forcément sur une partie de plaisir ! Ce « fantasme » agit comme un stimulant, mais sa concrétisation implique nécessairement un travail de deuil, d’ajustements, de réévaluation et de remises en question essentiels dans le développement d’une démarche artistique. Ces étapes sont nécessaires au processus de création et c’est tout l’enjeu (et l’intérêt) de la collaboration

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La collaboration comme paramètre de création : 9 1/2 à part. (2009) : douze créateurs en colocation artistique | Frédérick Gravel, Amélie Bédard-Gagnon, Andrew Turner, Martin Lemieux (L E M M), Séverine et Élodie Lombardo, Nicolas Cantin, Emmanuel Jouthe, Marie Béland, Anne Thériault, Katya Montaignac et Maya Ostrofsky | Crédit photo : Élaine Phaneuf

2. La collaboration comme paramètre de création

Dans ses projets de collaboration, La 2e Porte à Gauche propose aux chorégraphes invités des paramètres de création. Par exemple, pour le projet Blind Date :
– trouver un moyen d’impliquer le public dans une proposition chorégraphique ;
– établir une relation entre le dedans (la scène) et le dehors (le hors scène).

Chaque artiste était donc responsable de la conception d’un tableau. Le tout étant supervisé par un maître de jeu qui établissait le canevas de la soirée à partir des différentes propositions et animait les différents niveaux de participation du public.

2.1. La collaboration avec le spectateur

7 1/2 à part. (2008) | Crédit Photo : Élaine Phaneuf

7 1/2 à part. (2008) | Crédit photo : Élaine Phaneuf

Questionner le rapport au public en danse contemporaine, c’est le mandat de La 2e Porte à Gauche. Ce paramètre a initié nos premiers projets, notamment in situ (Bal Moderne depuis 2004, Projet Vitrines en 2005, The Art (prononcez dehors) en 2006 et 2008, Blind date en 2007, 7 1/2 à part. en 2008 et 9 1/2 à part. en 2009). Il s’agit avant tout de repenser la relation au spectateur de danse. Pourquoi ne pas le faire participer à la démarche artistique ? Comment « sensibiliser » le public aux réflexions du chorégraphe ? La 2e Porte à Gauche est partie de ce postulat de base (et pari) : aller au devant du public afin de lui présenter différentes démarches artistiques. La collaboration avec le spectateur est ainsi devenu notre moteur de création et de réflexion.

2.2. La collaboration comme processus

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Une dynamique d’échanges : L E M M, Manuel Roque, Lucie Vigneault, Marie Béland et Frédérick Gravel | Réunion artistique pour 4quART (2011) | Crédit photo : Katya Montaignac (archive inédite)

La 2e Porte à Gauche produit des événements qui interrogent la danse et ses formats de création. Ce qui nous intéresse avant tout, ce sont les processus mis en place. Les contraintes de création imposées aux artistes leur offrent, paradoxalement, un grand espace de liberté. Nos projets se présentent à ce titre davantage comme une dynamique d’échanges et d’expérimentations plutôt que des produits spectaculaires finis et léchés. Des processus de recherche que nous entamons éclosent certains fruits ; en effet, la finalité du « produit » vient souvent de l’approfondissement d’une démarche individuelle. Régulièrement, les artistes invités par La 2e Porte à Gauche continuent par la suite la démarche amorcée au sein de nos projets. À la fois laboratoire de recherche chorégraphique, plateforme de réflexion sur notre propre discipline et espace d’échanges, La 2e Porte à Gauche agit comme un stimulateur. Ces zones de friction entre pairs nous semblent nécessaires à repenser notre art car, au contact de l’autre, l’artiste affine ses choix et clarifie ses intentions.

Texte de Katya Montaignac, issu de la table ronde proposée par La 2e Porte à Gauche dans le cadre des journées d’études de la Société canadienne des études en danse « COLLABORATIONS : INTERSECTIONS, NÉGOCIATIONS, MÉDIATIONS DANS LES MONDES DE DANSE », Festival Transamériques 2012

(*) Van Imschoot M., 2003, « Lettres sur la collaboration », in Être ensemble : Figures de la communauté en danse depuis le XXe siècle, Centre national de la danse.

(à suivre : La collaboration vue par Élodie Lombardo, une des Soeurs Schmutt…)

Lire aussi : Pratiques collaboratives 1/4 par Rachel Billet
Le fantasme de la participation du public par Katya Montaignac (JEU #147, 2013)